Enfin un vrai débat sur la nature et le rôle du journalisme !

Un débat passionnant s’est engagé entre Glenn Greenwald, l’avocat activiste devenu blogueur puis journaliste en révélant les documents Snowden sur la NSA, et Bill Keller, ancien directeur de la rédaction du New York Times aujourd’hui éditorialiste dans ce même journal. Le premier prône un journalisme partisan qui assume ses valeurs et ses partis pris quand l’autre défend un journalisme impartial plus traditionnel. Un échange musclé qui secoue les neurones.

Les mensonges de l’administration Bush pour justifier l’entrée en guerre contre l’Irak ont laissé des traces dans la presse américaine qui les a relayées. L’affaire Wikileaks est ensuite passée par là, puis les révélations autour du système d’espionnage généralisé mis en place par la NSA. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le débat sur la nature du journalisme et la manière de l’exercer qui s’est engagé entre Glenn Greenwald et Bill Keller.


Bill Keller (à gauche), a longtemps dirigé la rédaction du New York Times (2003-2011) avant de devenir éditorialiste pour ce même journal. C’est lui qui a invité Glenn Greenwald (à droite) à débattre dans les colonnes du journal après avoir lu et entendu les critiques explicites et implicites développées par celui qui est l’origine des révélations sur les documents de la NSA d’Edward Snowden et qui annonce le lancement prochain d’un nouveau média orienté sur l’investigation et financé par le milliardaire Pierre Omidyar, le créateur du site d’enchères eBay.

Deux hommes aux parcours très différents

Bill Keller est un fils de famille américain qui a fait ses études dans de bonnes universités avant de devenir journaliste dans différents journaux des Etats-Unis et de rejoindre le New York Times comme reporter. Il devient successivement correspondant à Moscou, en Afrique du Sud, chef du service étranger, rédacteur en chef, directeur de la rédaction puis éditorialiste. Il est marié, catholique et père de 3 enfants.

Glenn Greenwald est un avocat d’affaires américain devenu blogueur en 2005. A l’époque, des révélations sur les activités de la NSA lui donnent l’occasion de s’en prendre à l’administration Bush au nom de la défense des libertés publiques. Auteur de plusieurs livres sur le sujet, il devient chroniqueur pour The Guardian de 2012 à 2013 et s’illustre dans la défense de Chelsea (ex-Bradley) Manning, le soldat à l’origine des documents diffusés par Wikileaks. Il vit depuis 2004 au Brésil où il a rencontré son compagnon.

Leurs convictions

Bill Keller : partisan d’une démarche d’investigation « agressive » mais impartiale et convaincu que les reporters doivent garder leurs opinions pour eux ou devenir éditorialistes.
Glenn Greenwald : convaincu que tout journalisme est subjectif et constitue une forme d’activisme.

Le débat (résumé des principaux arguments)

GG : Les grands médias comme le New York Times et The Guardian ont des relations politiques avec les gouvernements, ce qui les rend frileux au moment de publier certaines informations.

BK : Le journalisme « traditionnel » n’a pas attendu Snowden pour révéler le Watergate, les tortures pratiquées par l’armée américaine ou certains excès de la NSA.

GG : Dont acte.

BK : La presse traditionnelle a certes son lot de ratages par crédulité, sensationnalisme ou manque d’attention.

GG : La presse traditionnelle a produit des formes atroces de journalisme et des habitudes délétères. Plutôt que de dire ce qui est vrai, certains journalistes se contentent de dire : « voilà ce que pensent les uns, et voici ce que répondent les autres ».

BK : Comme un juge, le journalisme doit mettre de côté ses préjugés et se concentrer sur les faits.

GG : Quand les faits sont de la torture et que le journaliste emploie un euphémisme suggéré par le gouvernement, alors le journalisme perd de sa force, de son énergie. Un conseiller de George W Bush a parlé du « patriotisme de la presse américaine ». Ce qui ne correspond pas à l’objectivité.

BK : L’accusation de nationalisme visant la presse américaine ne tient pas. Le New York Times compte 31 bureaux à travers le monde et différentes nationalités au sein de sa rédaction. En outre la constitution américaine reconnaît et défend la liberté de la presse plus que tout autre au monde en vertu du Premier amendement.

Le journalisme est un activisme

GG : Tout acte de journalisme est une forme d’activisme. Chaque choix journalistique implique des hypothèses subjectives (culturelles, politiques, nationales). Les êtres humains ne sont pas des machines objectives. Nous percevons tous le monde à travers notre subjectivité.

BK : Les reporters ne sont pas exempts d’opinion. En revanche, ils les suspendent dans leur travail et laissent les preuves parler d’elles-mêmes. De plus l’exercice n’est pas individuel mais collectif et institutionnel. Le rôle des rédacteurs en chef est de questionner le travail des rédacteurs.

GG : La distinction n’est pas entre de journalistes qui ont des opinions et d’autres qui n’en ont pas. Cette dernière catégorie n’existe pas. La distinction valable est entre ceux qui révèlent leurs préjugés et les valeurs politiques qui les animent et ceux qui prétendent ne pas en avoir ou qui les cachent à leurs lecteurs.

BK : Lorsque l’on dévoile ses « penchants subjectifs et ses valeurs politiques », on peut être tenté de s’y accrocher coûte que coûte. Au point parfois de minimiser des faits ou des arguments qui iraient à l’encontre de ces positions affichées. En outre, certains lecteurs verront vos articles comme biaisés par le fait que vous vous déclariez de droite ou de gauche.

GG : Je pense que le fait de dévoiler ses valeurs plutôt que de les cacher permet de pratiquer un journalisme plus honnête et digne de confiance. Cacher ses opinions est un moyen de manipuler son audience pour un reporter car le public ne connaît pas ses présupposés et ne peut pas les prendre en compte.

BK : Mon rôle n’est pas de dire aux lecteurs ce que je pense ou ce qu’ils doivent penser mais de leur raconter ce qu’ils doivent savoir pour se faire ensuite une idée par eux-mêmes.

GG : La contrainte d’objectivité apparente est inefficace et engendre des articles ennuyeux. Le fait d’utiliser des euphémismes (par exemple dans le cas de la « torture ») ou de mettre sur le même plan un déclaration vraie et une autre qui est fausse dessèche le journalisme en lui faisant perdre sa passion, sa vitalité et son âme.

BK : Nous avons été critiqué à gauche pour ne pas avoir publié certaines infos concernant la NSA et nous avons été critiqués à droite pour en avoir publié d’autres. Et chacune de ces décisions a été prise à l’issue d’une longue réflexion en pesant les responsabilités et les risques de chaque choix.

GG : Personne ne conteste le bien fondé de la prise en compte des dangers que pourraient faire peser la publication d’informations sur des innocents mais je ne donne pas plus d’importance à la vie d’innocents Américains qu’à la vie d’innocents non-Américains.

BK : Ce que nous faisons, c’est prendre en compte les arguments qui indiquent que la sécurité nationale peut être mise en danger. Nous écoutons les arguments et, ensuite nous prenons notre décision librement.

GG : Concernant la torture, le NYT a décrit les techniques employées par l’armée américaine sans employer le mot « torture » alors que dans des cas similaires concernant d’autres pays, le mot a été employé sans réserve.

Journalistes : développer sa marque personnelle ?

BK : C’est devenu un cliché de dire que les journalistes doivent développer leur marque personnelle, mais l’exercice le plus difficile en la matière —l’investigation— bénéficie du soutien d’une rédaction pour analyser et rendre compréhensibles les sujets les plus complexes.

GG : Je crois dans le rôle des rédacteurs en chef expérimentés et nous prévoyons d’en recruter beaucoup avec Pierre Omidyar. Nous ne voulons pas traiter avec révérence les déclarations des puissants mais avec scepticisme. Les déclarations officielles seront le point de départ de nos investigations et nous verrons si elles sont vraies.

BK : Vous n’en avez que pour les positions radicales et vous blâmez la modération et le compromis.

GG : Nous sommes entrés dans un climat de peur. Les lanceurs d’alerte comme Manning ou Snowden purgent ou risquent de lourdes peines de prison. Des journalistes sont également menacés. La situation est particulièrement critique pour les sources des journalistes qui ont toutes les chances de se faire repérer en raison de la surveillance tous azimuts et de la collecte des métadonnées.

BK : Nous sommes d’accord sur ce point.

GG : Un journalisme d’opinion reste basé sur les faits, les preuves et les données vérifiables. Ma vision du journalisme exige un juste et rigoureux respect des faits. Mais je pense que ces valeurs exigent d’être honnête à propos de sa propre subjectivité plutôt que de s’exprimer d’un nulle part qui implique faussement que le journaliste se situe au dessus de la mélée et loin des questions de partisanes qui minent les non-journalistes et les « horribles » activistes.

BK : L’impartialité est une aspiration valable dans l’exercice du journalisme même si elle n’est pas totalement atteinte. Je pense qu’elle permet de s’approcher au plus près de la vérité car elle impose une discipline qui commande d’envisager toutes les hypothèses. Cette discipline n’est pas naturelle. Je pense que le journalisme qui commence par une déclaration publique de ses penchants est moins à même d’atteindre la vérité et moins susceptible de convaincre ceux qui ne le sont pas déjà.

GG : Il est difficile de prétendre que l’objectivité participe à la construction de la confiance qu’inspirent les médias étant donné le peu d’estime du public à leur égard. Beaucoup plus que les penchants politiques, l’effondrement de la crédibilité des médias américains vient de leur diffusion des mensonges du gouvernement qui ont conduit à la guerre en Irak.

BK : Pierre Omidyar avec qui vous lancez un nouveau média estime que la confiance dans les institutions diminue et que le public veut suivre des personnalités : il construit donc une constellation de stars animées par la passion et engagées dans des croisades en matière d’investigation. Le besoin d’un journalisme impartial est plus grand que jamais parce que nous vivons dans un monde de médias d’affinité où les citoyens construisent les chambres d’écho de leurs propres croyances. C’est aussi très facile de se sentir informé en ne croisant jamais d’informations qui remettent en cause vos préjugés.

GG: Le New York Times a longtemps servi les intérêts de la même élite et de ses factions puissantes. Ses articles ne sont pas moins « activistes », subjectifs ou orientés que les voix qui s’expriment dans les nouveaux médias et qu’il considère parfois avec mépris.

Lien:
http://www.nytimes.com/2013/10/28/opinion/a-conversation-in-lieu-of-a-column.html

4 Comments

  1. J’ai pratiqué à des époques diférentes ces deux formes de journalisme. Celui qui se veut objectif, tel qu’enseigné à l’Ecole supérieure de journalisme naguère – je suis entré à Lille en 68, en pleine crise sociétale. Et celui qui consiste à s’avancer sans masque, journaliste honnête, activiste engagé et sincère, citoyen libre d’exercer son esprit critique mais obligé d’aller au bout de ses curiosités, fussent-elles dérangeantes pour ses propres convictions, Je ne crois plus, je ne crois pas une seconde au journalisme dit impartial. Tout journalisme relève de l’information, toute information est une mise en forme, toute mise en forme est, techniquement au moins, une manipulation. Manipuler, managgiare, manager, ménager. Nous manipulons tous l’info. Certains plus que d’autres, voilà tout. JD

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  2. En me relisant, par hasard, plus d’un an plus tard – peut-être est-cela aussi, le bon journalisme: le souci du travail fini et bien fait – je découvre qu’un des deux f de ‘différent’ est resté dans mon clavier à la toute première ligne de ma brève intervention. Effarant? Effroyable? Effectif en tout cas: effacer la faute est le premier effort à faire pour une écriture efficace…

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  3. Faute avouée est à moitié pardonnée ;-)

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